DC : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Corinne Previtali : Je suis tout d'abord Conseil en fusion-acquisition depuis le début de ma carrière. La première moitié dans le secteur bancaire, puis la seconde moitié en cabinet indépendant, toujours sur le small cap. Aujourd'hui, je suis associée fondatrice de MGT Partners et également présidente de la CNCEF France M&A : un des plus importants syndicats professionnels regroupant les professionnels du M&A . Nous sommes un peu moins de 200 cabinets aujourd'hui regroupés au sein de cette association.
DC : Votre parcours mêle conseil, structuration et engagement institutionnel. À quel moment avez-vous ressenti le besoin de vous investir au niveau de la profession ?
Corinne P. : Il y a une quinzaine d'années, je dirais, avec un constat fort : notre métier de conseil en fusion-acquisition n'est pas réglementé. Or, c'est un métier qui mérite qu'on essaye d'en définir les bonnes pratiques et de les promouvoir. Pour moi, les bonnes pratiques permettent d'abord d'assurer un service de qualité au client, mais aussi de protéger le professionnel et de lui donner tous les éléments pour exercer son métier dans les meilleures conditions.
DC : Comment situez-vous aujourd'hui la valeur ajoutée spécifique de la CNCEF pour l'écosystème des conseils en transmission ?
Corinne P. : Nous sommes aujourd'hui clairement engagés dans un processus de certification. Puisque nous ne sommes pas réglementés, nous avons décidé de nous auto-réguler via un certificateur externe.
L’idée étant de faire en sorte que les professionnels regroupent l'ensemble des compétences, techniques mais aussi déontologiques, et des bonnes pratiques qui garantissent un service de qualité au client. Notre but et notre légitimité en tant qu'association, c'est de définir la certification, d'aider les professionnels à se former, et de faire savoir sur le marché qu'il y a plusieurs façons d'exercer ce métier : la bonne et la mauvaise.
DC : Y a-t-il à ce jour des obligations pour les conseils ?
Corinne P. : Il y a une obligation de formation régulière qui découle du fait que, jusqu'à il y a quelques années, une partie des conseils en M&A étaient CIF (Conseil en investissement financier). L'AMF nous a confirmé en 2018 qu'il n'était plus nécessaire d'avoir ce statut. Nous avons néanmoins conservé cette obligation de formation de 7 heures dans les engagements que prennent nos adhérents dès lors qu'ils sont membres de la CNCEF.
DC : Quel est votre regard aujourd'hui sur le marché du M&A ? Un coup d'œil dans le rétro sur 2025 et puis 2026 qui s'annonce ?
Corinne P. : 2025 a été une année en deux phases. Un premier semestre qui avait à peu près la tonalité de la fin 2024 : il est urgent de ne plus rien faire. Les incertitudes politico-économiques et législatives avaient un peu bloqué la machine. Tout le monde était dans l'attentisme.
Puis, dans la deuxième moitié de 2025, des dirigeants d'entreprise se sont dit : on arrête d'attendre parce qu'on ne sait pas ce qu'on attend, et on n'aura pas de clarification à court terme. En gros, si on n'avance pas, on est mort. Et comme on ne va pas se laisser mourir, on va reprendre les projets qu'on avait en tête. Dès septembre, on a vu une vraie dynamique se mettre en place avec des projets qui éclosaient de tous les côtés.
Le marché du financement est là. Les banques sont certes attentives mais néanmoins présentes, elles continuent de financer. Les investisseurs qui avaient levé le crayon fin 2024, début 2025 sur le small cap ont repris leurs investissements. On est dans une phase plutôt dynamique avec beaucoup de projets qui se mettent en place, et on espère que 2026 verra la concrétisation de cette tendance. Après, le sujet c'est qu'il ne faudrait pas qu'on ait trop d’imprévus économiques, politiques, amenant une perturbation supplémentaire qui pourrait freiner les gens dans la dynamique. Mais pour l'instant, sur le small cap, nous sommes plutôt optimistes.
DC : Comment les exigences et l'équilibre des forces ont changé entre acquéreurs et cédants ?
Corinne P. : Comme dans toutes les phases d'incertitude économique, on a une frilosité un peu plus élevée des acquéreurs, alors que les attentes des cédants n'ont pas fondamentalement changé. Ces derniers ont des convictions fortes sur leur entreprise. Résultat : on met parfois un peu plus de temps à rapprocher les intérêts des uns et des autres, même si les deux parties ont envie de faire le deal. C'est ce qui aboutit à l'allongement des process. Il peut y avoir, comme d'habitude sur ces phases, un écart qui se creuse entre ce que veulent faire les acquéreurs et ce que sont prêts à accepter les vendeurs.
DC : Quels sont les enjeux en termes de responsabilité sur la profession avec l'IA et les nouveaux outils ?
Corinne P. : Pour moi, il y a deux enjeux à l'IA et aux innovations technologiques aujourd'hui.
Le premier enjeu est évidemment la productivité, avec la question qui vient ensuite : quid de certaines ressources humaines qui pourraient être amenées à être totalement ou partiellement remplacées à un moment donné ? Il va probablement y avoir des restructurations sur le marché. Quand je parle de restructuration, je veux dire qu'on ne va plus travailler de la même façon qu'il y a encore 5 ans. C'est une dimension économique et de responsabilité sociale.
Le deuxième enjeu concerne l'évolution de la responsabilité du conseil, qui est en train de se faire jour avec de plus en plus de procédures où les clients viennent chercher les conseils en responsabilité. Donc un accroissement du risque qui est, surtout, déconnecté du montant de la rémunération. À une époque, les clients mécontents se contentaient de ne pas payer. Basiquement, c'était ça le risque que nous prenions. Aujourd'hui, c'est à la fois celui-ci mais surtout le fait d'être condamné à des indemnités pour défaut de conseil voire perte de chance. Autrement dit, c’est la porte ouverte à beaucoup de choses, avec des enjeux financiers beaucoup plus élevés pour les cabinets.
Dans ces risques, il y en a qui vont pouvoir être amenuisés, couverts, maîtrisés via la technologie, notamment si on parle de la confidentialité des informations par exemple. Il est clair que la technologie peut apporter une partie de la réponse.
DC : La digitalisation au service des professionnels devrait faire du positif à la fin ?
Corinne P. : Oui, l'addition des deux bien maîtrisée ne devrait faire que du positif.
DC : On voit une sorte de culture de minimisation des impacts. Comment percevez-vous l'attitude des professionnels face aux risques liés à la digitalisation et à la responsabilité ?
Corinne P. : Il y a la même attitude sur le sujet de la responsabilité que sur les risques cyber, en tout cas dans le monde de la PME. Et à côte des grands acteurs de notre secteur qui interviennent sur le Large cap, nos cabinets sont souvent des PME. On se dit le plussouvent que si ça n'arrive pas, il n'y a pas de raison de se poser des questions, de se prendre la tête avec la mise en place d'outils notamment aussi à cause du coût que ça peut représenter. Pour certains outils, à une époque, ils étaient assez dissuasifs. Aujourd'hui, c'est de moins en moins vrai. Mais c'est quand même un enjeu de sensibilité des gens aux risques et donc des moyens qu'ils doivent mettre en œuvre pour s'en protéger.
Comme le marché des litiges est en train d'exploser (même si on n’aura probablement qu’un ou deux litiges client significatifs dans la vie d’un cabinet), il faut savoir que les enjeux aujourd'hui peuvent aboutir tout simplement au fait de fermer boutique. On n'est plus sur le fait de perdre une rémunération. On est sur le fait d'avoir des dommages et intérêts qui peuvent mettre à mal définitivement une structure. Clairement, le monde est en train de « s'américaniser » un peu sur le sujet judiciaire. Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle, mais ça renchérit pour les professionnels le fait d'être bien attentif à leurs pratiques et à la maitrise des risques.
DC : Il y a beaucoup d'opérateurs sur le small cap. Comment un dirigeant qui souhaiterait céder s'y retrouve et à qui il s’adresse ?
Corinne P. : C'est un des problèmes de notre métier : pour beaucoup de nos clients potentiels, la question de céder leur entreprise par exemple, ne se pose qu'une fois dans leur vie. Ils n'ont pas l'acculturation à ce type d'opération, ne connaissent pas les acteurs qui peuvent intervenir, n'ont pas de référence, pas de benchmark sur ce qu'on peut attendre d'un conseil. Ils sont un peu isolés dans cette réflexion.
Certes, il y a des professionnels qui gravitent autour des PME, comme les experts-comptables, qui ont leur rôle à jouer dans l'acculturation de leurs clients à ces sujets. Mais la grosse difficulté aujourd'hui, c'est qu'un certain nombre de professionnels annexes à notre métier font sur un coin de table du conseil de ce type. Le client va se dire si j'ai un expert-comptable, je lui fais confiance. Il n'a aucune raison de remettre en cause la proposition qui lui est faite. Or ce professionnel ne sera pas forcément en mesure de mener un process complet comme on doit le faire pour respecter les intérêts du client.
C'est une des raisons pour lesquelles, au sein de l'association, on veut balayer devant notre porte et faire en sorte de labelliser, de certifier les professionnels, puis de revendiquer sur le marché cette différenciation. L'objectif est de donner aux prospects potentiels un benchmark de ce qu'ils peuvent attendre d'un conseil et pourquoi il est rémunéré, de manière à éviter qu'ils rémunèrent des gens pour faire la moitié des choses ou pour les faire de travers, ce dont ils ne s'apercevront qu'à la fin.
DC : Un conseil pour ceux qui ne vous auraient pas encore rejoint au sein de l'association ?
Corinne P. : Aujourd'hui, même si les clients ne sont pas acculturés à ces opérations, ils ont quand même un certain nombre d'éléments de sensibilisation via leur écosystème et ont des attentes pour un accompagnement efficace. Ils n'ont pas forcément une idée claire de ce que ça veut dire, mais ça les amène à avoir des exigences : quelle est la qualité de ce que vous faites ? Est-ce que vous avez une équipe formée pour répondre aux problématiques dans la complexité économique du moment ?
C'est important pour chacun de pouvoir se former, de partager avec des confrères sur les bonnes pratiques, sur les cas qu'on rencontre et qui permettent de se faire une philosophie. C'est important aussi d'avoir un syndicat professionnel capable de faire de l'influence auprès de nos autorités pour leur faire comprendre les enjeux du monde de l'entrepreneuriat à travers notre activité de conseil.
C'est tout ça qui fait qu'ils ont intérêt à rejoindre une association professionnelle. Nous ne sommes pas les seuls sur le marché, mais je pense qu'on est assez avancé sur une réflexion de qualité et de protection de nos membres.