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Interview avec Jeanne de Pellegars, WILLA

Rédigé par Jana Marija Andjelkovic | Jan 15, 2026 7:00:00 AM

DC : Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?

Jeanne de Pellegars : Je suis Jeanne de Pellegars, directrice des programmes chez WILLA. Je suis arrivée dans l’association il y a un peu plus de deux ans, après trois ans en Tunisie au sein d’un incubateur dédié à l’accompagnement des entrepreneurs de la scène culturelle et créative tunisienne. J’ai eu l’occasion de lancer de nombreux programmes d’accompagnement d’entrepreneurs dans plusieurs pays. Aujourd’hui je mets mon énergie au service de l’accompagnement des entrepreneuses pour un monde plus égalitaire.


DC : Quel est votre périmètre au quotidien chez WILLA ?

Jeanne d. P. :J’ai commencé en accompagnant les entrepreneuses dans nos programmes d’accélération, et l’année dernière, j’ai pris la direction des programmes de l’association. Aujourd’hui, mon rôle est avant tout de veiller à ce que nos parcours d’accompagnement soient de la plus haute qualité, tout en développant de nouvelles initiatives qui répondent aux besoins des entrepreneuses et à la stratégie de WILLA.

Nous soutenons les entrepreneuses dans les trois premières années de leur projet : de l’émergence (passer de l’idée à l’action) à l’accélération (tester sa proposition et se lancer sur le marché), puis à la croissance pour scaler leur modèle et amplifier leur impact.

Je les accompagne également sur les questions de financement, que ce soit pour une levée de fonds, un prêt d’honneur ou des subventions d’innovation. J’aime particulièrement ce rôle parce qu’il me permet d’être à la fois à l’écoute, de stimuler la créativité et de contribuer concrètement à la réussite des entrepreneuses.


DC : Comment a évolué WILLA au fil des années, des accompagnements mais surtout de l’évolution technologique ?

Jeanne d. P. : Depuis sa création il y a 20 ans, WILLA a beaucoup évolué pour rester au plus près des besoins des entrepreneuses et de la société. À ses débuts, l’association se concentrait surtout sur l’incubation de projets, en offrant un accompagnement individualisé aux femmes qui lançaient leur entreprise.

Aujourd’hui, WILLA est bien plus qu’un incubateur : nous sommes un véritable accélérateur de mixité dans l’économie. Nous avons développé des programmes adaptés à toutes les étapes de l’entrepreneuriat, et nous intégrons pleinement les enjeux liés aux technologies et à l’innovation.

L’évolution technologique a transformé notre façon d’accompagner : nous proposons désormais des outils numériques pour faciliter le mentorat, les formations en ligne, le suivi des projets et la mise en réseau des entrepreneuses. Cela nous permet de toucher un public plus large et de répondre à des besoins très spécifiques, tout en restant connectées aux dernières tendances de l’innovation.

WILLA s’est adaptée aux transformations du monde et continue de se réinventer pour donner à chaque entrepreneuse les clés pour réussir dans un environnement économique en constante mutation.


DC : Quels enjeux observez-vous le plus fréquemment au moment d’entrer en programme ?

Jeanne d. P. : Les enjeux varient selon le stade du programme. Dans les programmes d’émergence, il s’agit surtout de vérifier la viabilité du projet, mais aussi de se demander si l’entrepreneuriat correspond vraiment à son parcours et à ses aspirations professionnelles.

En accélération, le défi principal est de transformer l’idée en produit ou service concret : définir son MVP (Minimum Viable Product), le tester sur le marché et trouver ses premiers clients.

Enfin, dans les programmes de croissance, l’enjeu est de passer à l’échelle : augmenter le chiffre d’affaires, structurer l’entreprise et identifier les mécanismes de financement pour soutenir le développement.


DC : Qu’est-ce qui distingue un projet qui avance rapidement d’un projet qui a plus de difficultés ?

Jeanne d. P. : Je ne pense pas avoir la recette miracle, sinon je me serais déjà lancée ! Mais je pense que pour aller plus rapidement au début de son aventure entrepreneuriale il faut se faire accompagner ou du moins s’entourer d’une communauté de personnes vivant la même chose que vous. Être entourée dès le début permet d'éviter de nombreuses erreurs et de prendre des décisions plus éclairées.


DC : Comment construisez-vous un programme WILLA : quels principes, quels objectifs, quels leviers clés ?

Jeanne d. P. : Le leadership est au cœur de notre mission. Notre objectif est de permettre aux femmes de s’affirmer comme cheffes d’entreprise, de prendre pleinement leur place dans l’écosystème entrepreneurial et de développer une vision ambitieuse pour leur projet.

Nos programmes travaillent en profondeur la posture entrepreneuriale : la capacité à décider, à négocier, à pitcher, à s’entourer et à diriger une équipe. Nous accompagnons les entrepreneuses pour identifier leurs forces, dépasser le syndrome de l’imposteur et adopter une posture de leadership assumée.

Pour cela, nous proposons différents formats qui créent un environnement sécurisant et stimulant, où chacune peut tester ses idées, se tromper, progresser et se sentir légitime dans son rôle de dirigeante. L’idée est que l’apprentissage ne soit pas seulement technique, mais aussi profondément personnel, afin que chaque entrepreneuse reparte avec confiance et clarté sur son projet et sur elle-même.


DC : Comment accompagnez-vous les fondatrices sur les sujets de financement et de préparation à la levée ?

Jeanne d. P. : En 2022, seulement 2 % des fonds levés l’ont été par des équipes 100 % féminines. Pour inverser cette tendance, nous avons lancé il y a deux ans le programme WILLA Seed, un parcours dédié aux startupeuses qui souhaitent lever entre 300 000 et 1,5 million d’euros en dilutif.

Concrètement, ce programme forme les femmes à l’ensemble du processus de levée de fonds : stratégie, aspects juridiques, préparation des outils nécessaires pour convaincre les investisseurs. Nous organisons également des rencontres avec de potentiel.le.s futur.e.s investiseur.euse.s, afin de faciliter la mise en relation et de créer des opportunités concrètes pour financer leur croissance.


DC : Quels sont les signaux d’une startup « prête » à entamer un process de financement ?

Jeanne d. P. : Pour une première levée de fonds, qu’il s’agisse de pre-seed ou de seed, plusieurs éléments clés indiquent qu’une startup est prête :

  • Une proposition de valeur claire et un produit abouti, avec un MVP testé et des premiers signaux de traction.
  • Une bonne compréhension du marché et de la concurrence.
  • Une équipe alignée, motivée et capable d’exécuter la vision du projet.
  • Une roadmap claire et un business model cohérent.
  • Enfin, la startup doit disposer des éléments essentiels du process de levée de fonds : pitch deck structuré, indicateurs suivis (KPIs) et stratégie d’usage des fonds.

En bref, il faut montrer aux investisseur.se.s que le projet est solide, que l’équipe maîtrise son sujet et qu’elle est prête à croître de manière structurée.


DC : L’année passée, vous avez intégré un module dédié à la dataroom animé par notre CEO, Fiona Fauvel. Nous vous remercions pour cela. Pour quelles raisons et quels sont les retours des fondatrices ?

Jeanne d. P. : Nous avons intégré ce module dans le programme car la préparation de la dataroom est souvent un défi pour les fondatrices, alors qu’elle est clé dans le processus de financement. L’objectif était de les aider à structurer leurs documents, suivre leurs indicateurs et anticiper les demandes des investisseur.se.s. Les retours ont été très positifs : elles y gagnent en confiance, organisation et clarté, et se sentent mieux armées pour aborder une levée de fonds.


DC : Quels conseils donneriez-vous aux fondatrices qui entrent dans leur première année d’entrepreneuriat ?

Jeanne d. P. : Tout d’abord, ne pas sous-estimer l’importance du réseau : l’entrepreneuriat peut être un parcours solitaire, mais s’entourer des bonnes personnes ouvre des portes, permet de gagner en efficacité, et offre un soutien précieux dans les moments de doute.

Un autre point important que l’on observe fréquemment, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. Il est normal de ne pas avoir toutes les réponses. Savoir déléguer, demander de l’aide, et apprendre en continu est une force, pas une faiblesse. Personne ne réussit seul.

Et finalement : pour ne pas regretter, il faut oser ! Notre principal frein, c’est souvent nous-mêmes. Posez-vous la question : “Qu’est-ce que j’ai réellement à perdre ?” Si vous n’osez pas, vous ne saurez jamais ce que vous auriez pu accomplir, et vous pourriez passer à côté d’une aventure extraordinaire.


DC : Et à celles qui se préparent à une première levée ou à une montée en maturité organisationnelle ?

Jeanne d. P. :
  1. Préparer un dossier solide : la phase préparatoire est souvent la plus déterminante. L'objectif est de construire un dossier complet et bien structuré pour convaincre les investisseur.se.s : définition du projet lié à la levée, pitch deck, business plan financier, pitch, préparation des questions liées aux due dilligences, identification des autres sources de financement … Un dossier mal préparé peut faire fuir un investisseur avant même le premier échange.
  2. Ne pas minimiser le temps : on a souvent tendance à sous-estimer le temps de mise en place de la levée de fonds. C’est un processus long et prenant, qui nécessite d’anticiper, de structurer sa data room, de pitcher, relancer, négocier… Mieux vaut s’y préparer tôt et l’intégrer dans son planning pour ne pas ralentir l’opérationnel.


DC : Vous gardez contact avec les incubées qui sont sorties du programme ?

Jeanne d. P. : Un des conseils que nous donnons aux fondatrices est de se constituer un réseau, et WILLA en est justement un. Après nos programmes d’accompagnement, nous invitons les entrepreneur.se.s à rejoindre la communauté des alumnis, qui compte aujourd’hui plus de 500 membres.

À mon avis, notre « super pouvoir » repose sur cette communauté : des années après leur passage, nos alumnis restent engagées pour conseiller et soutenir les nouvelles entrepreneuses. Je suis témoin chaque jour d’une véritable sororité entrepreneuriale, où entraide et partage d’expérience font toute la différence.


DC : Quel message final souhaitez-vous adresser à la communauté WILLA et aux futures fondatrices ?

Jeanne d. P. : À toutes les femmes qui hésitent ou doutent, sachez que votre singularité est une richesse, et que le monde entrepreneurial a besoin de vos idées, de votre énergie et de votre vision. Osez croire en vous, en vos capacités, et en la valeur de ce que vous pouvez apporter. N’oubliez pas que vous n’êtes pas seules. Ensemble, nous pouvons créer un écosystème plus solidaire et équitable, où chacune trouve sa place et peut s’épanouir pleinement.